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Jim Dunlop, l'homme qui a réinventé le médiator


Il y a des noms qu'on lit tellement souvent sur nos accessoires qu'on finit par ne plus vraiment les voir. Dunlop, c'est un peu ça. Le petit logo sur votre médiator, sur votre capodastre, sur votre pédale Cry Baby. Et pourtant, derrière cette marque devenue une évidence dans toutes les boutiques de musique du monde (la mienne y compris), il y a l'histoire d'un seul homme : Jim Dunlop Sr, un ingénieur écossais qui bricolait des accessoires de guitare le soir, dans son salon, sans se douter qu'il allait un jour équiper Metallica, Slash ou Jimi Hendrix.

De Glasgow à la Californie

Jim Dunlop naît en 1936 à Glasgow, en Écosse. Rien ne le destine à la musique : il se forme comme ingénieur chimiste et fait son apprentissage auprès de l'inventeur de la première prothèse de hanche. Un parcours sérieux, technique, à mille lieues des scènes de rock. Mais le soir, une fois le travail terminé, Dunlop pose sa blouse d'ingénieur et prend sa guitare. Guitariste amateur passionné, il commence à bricoler des accessoires pour son propre usage, sans imaginer une seconde que ce passe-temps deviendrait son métier.

En 1965, il monte sa petite entreprise à temps partiel à Glasgow, tout en gardant son emploi d'ingénieur chez Barr and Stroud. C'est le tout premier acte de ce qui deviendra Dunlop Manufacturing, même si à l'époque, personne n'aurait parié un sou sur l'avenir de cette affaire familiale démarrée dans un salon écossais.

Peu de temps après, Dunlop émigre au Canada, où il s'installe quelques temps à Ottawa. Mais les hivers canadiens ont raison de sa patience. Il raconte lui-même avoir reçu une carte postale d'un ami, avec une photo de Muscle Beach en Californie et la mention qu'il faisait 90 degrés Fahrenheit là-bas, quand Ottawa affichait -12°C. La décision est vite prise : direction la Californie, et le soleil de San Francisco.

Un accordeur raté, puis le déclic du capodastre

Une fois sur place, Dunlop trouve un emploi de machiniste chez Dymo Industries, poste qu'il occupera jusqu'en 1972. Le jour, il fabrique des étiqueteuses. Le soir et le week-end, il continue de bricoler des inventions pour guitaristes, qu'il tente de vendre aux magasins de musique de la région.

Sa première tentative n'est pas franchement un triomphe : un accordeur, le Vibra-Tuner, qui capte les vibrations de la table d'harmonie pour indiquer si le mi grave est juste. L'idée est bonne, mais le produit ne convainc pas les commerçants. Dunlop perd de l'argent, et le début de l'aventure s'annonce compliqué.

Capodastre Dunlop

C'est un jour de démarchage, dans un magasin de San Francisco, que tout bascule. Un commerçant lui glisse une remarque presque anodine : les guitaristes auraient bien besoin d'un bon capodastre, capable de tenir sur une 12 cordes. Dunlop saisit l'occasion. Grâce à sa formation d'ingénieur, il conçoit et fait breveter un capodastre à levier, le fameux "toggle capo", qui deviendra le modèle 1100. Il le fabrique d'abord lui-même, avec l'aide de sa femme, depuis son salon, avant de migrer la production vers son garage puis vers un vrai local.

Le succès est au rendez-vous, porté par le boom de la musique folk des années 1960. Dunlop enchaîne avec un second modèle, plus ajustable, le 1400, toujours produit aujourd'hui sous une forme quasiment identique. Ces deux capodastres, souvent surnommés "trigger capo" ou "toggle capo" à cause de leur mécanisme à levier, tranchent radicalement avec les sangles élastiques utilisées jusqu'alors par la plupart des guitaristes. Le geste devient plus rapide, plus précis, et surtout plus fiable sur la durée : fini les sangles qui se détendent au bout de quelques mois.

Fort de ces deux premiers succès, il élargit sa gamme aux slides, puis se lance dans les onglets. Un client fidèle de la boutique, le luthier de Berklee Jon Lundberg, lui souffle alors une idée qui allait tout changer : reproduire le vieux thumbpick National, un onglet de pouce alors introuvable sur le marché. Dunlop se met au travail et dépose un brevet pour un onglet à la cuticule incurvée, décliné en six calibres différents. Le produit rencontre un succès immédiat, suffisant pour convaincre Dunlop qu'il tenait quelque chose de solide. Mais ce n'était encore qu'un galop d'essai avant l'invention qui allait vraiment porter son nom.

Le 19 mars 1972, la naissance du médiator Dunlop

Cette date, Dunlop la connaissait par cœur : le 19 mars 1972, il se lance officiellement dans la fabrication de médiators. Avant de dessiner le moindre plan, il éplucha méthodiquement tous les numéros du magazine Guitar Player, en notant scrupuleusement ce que les guitaristes professionnels appréciaient ou détestaient chez leurs plectres.

À l'époque, l'offre du marché tient en trois mots : Heavy, Medium, Light. Un choix famélique pour un objet qui influence pourtant directement le toucher, l'attaque et le son d'un instrument. Dunlop décide de tout reprendre à zéro. Il conçoit ses premiers médiators en nylon, déclinés en six épaisseurs allant de 0,38 à 1 millimètre, chacune identifiée par un code couleur. Une petite révolution dans un marché qui n'avait jamais pensé à segmenter aussi finement.

Médiator Dunlop Tortex

Après plusieurs essais sur la forme, il aboutit à un modèle qui deviendra une légende : le Jazz III. Petit, pointu, rigide, pensé pour la précision plus que pour le confort, il séduit rapidement les guitaristes en quête de contrôle. Aujourd'hui encore, plus de cinquante ans après sa création, le Jazz III reste l'un des médiators les plus copiés et les plus utilisés au monde, des salons de jazz aux scènes de metal technique.

Le Tortex, la révolution qui a détrôné le nylon

Si le Jazz III a construit la réputation de Dunlop, c'est un autre produit qui allait faire entrer la marque dans une toute nouvelle dimension. En 1981, Dunlop lance le Tortex, un matériau à base d'acétal, plus dur et plus résistant que le nylon utilisé jusque là. Son nom fait un clin d'œil à l'écaille de tortue, longtemps considérée comme le matériau ultime pour un médiator, mais devenue interdite à la commercialisation pour des raisons de protection des espèces.

Le Tortex, avec sa texture mate reconnaissable entre mille et son petit logo de tortue, offre une attaque précise et une longévité que le nylon ne pouvait pas égaler. Le produit met du temps à s'imposer, mais dans les années 1990, il devient littéralement le médiator le plus vendu de la planète, adopté en masse par des groupes aussi différents que Metallica, Soundgarden ou Nirvana. À la fin de cette décennie, le Tortex finit même par détrôner le Jazz III dans les ventes, un signe que Jim Dunlop avait, une fois de plus, tapé juste.

La marque ne s'arrêtera pas là : d'autres matériaux suivront, comme le Delrin ou l'Ultex, chacun avec ses propriétés de flexibilité et de résistance. Mais l'obsession de Dunlop, sa vraie signature, restera toujours la même : offrir aux guitaristes une régularité parfaite, pour que chaque médiator d'un même modèle procure exactement les mêmes sensations que le précédent.

Le grand virage électronique : la résurrection de la Cry Baby

Jusque dans les années 1980, Dunlop reste une entreprise d'accessoires : médiators, capodastres, slides. Rien d'électronique. Et puis, un jour, Jim Dunlop apprend que la légendaire pédale wah-wah Cry Baby, celle-là même qui avait fait vibrer la Fender Stratocaster de Jimi Hendrix, a disparu du marché. La marque qui la produisait a mis la clé sous la porte.

Dunlop retrouve les propriétaires de la marque abandonnée et rachète les droits. Un choix qui, selon son propre fils Jimmy Dunlop, change radicalement la trajectoire de l'entreprise. Voir un fabricant de médiators, de slides et de capodastres se lancer sans prévenir dans l'électronique, sur le produit le plus vendu de l'histoire des pédales d'effet, ça n'avait rien d'évident. Mais Dunlop n'était pas homme à hésiter longtemps.

Pédale Cry Baby Jimi Hendrix signature

Ce virage ouvre la porte à toute une nouvelle ère pour l'entreprise. Dunlop rachète ensuite la marque MXR, référence des pédales de modulation et de distorsion analogiques, puis plus tard Way Huge, portée par l'ingénieur Jeorge Tripps. Des collaborations naissent avec la famille de Jimi Hendrix pour une gamme de pédales signature, ainsi qu'avec des artistes comme Eddie Van Halen, Dimebag Darrell, Slash, Buddy Guy, Joe Bonamassa, Zakk Wylde, Kirk Hammett ou encore Stevie Ray Vaughan.

D'ailleurs, en parlant de Hendrix, une petite anecdote raconte à quel point l'exigence sonore de ces artistes-là pouvait être précise : il n'était pas rare qu'il essaie six ou sept pédales Cry Baby différentes avant de trouver celle dont le son lui convenait vraiment. De quoi rappeler que, même sur une chaîne de production standardisée, chaque exemplaire garde ses petites nuances, et que les grands guitaristes savent les entendre.

Une entreprise qui a grandi sans perdre son ADN

Ce qui frappe, avec le recul, c'est la cohérence de la trajectoire de Dunlop. L'entreprise n'a jamais cessé de s'étendre : cordes, sangles, straplocks, produits d'entretien pour instruments, talk box, et bien sûr toute la déclinaison des pédales d'effet héritées de MXR et Way Huge. Pourtant, elle a toujours gardé son point d'ancrage d'origine, celui d'un artisan qui écoute attentivement ce que les musiciens ont à dire sur leur matériel, plutôt qu'une entreprise qui impose ses produits d'en haut.

Jim Dunlop lui-même racontait volontiers que l'un de ses plus grands plaisirs, dans toute sa carrière, était de voir un guitariste vraiment doué s'attacher à l'un de ses produits. Il citait souvent le Jazz III en exemple : un médiator copié à droite et à gauche par la concurrence, mais toujours reconnu comme la référence par ceux qui le testent vraiment.

Sur toute sa carrière, Dunlop a aussi été décrit comme un mentor pour un grand nombre de ses employés, plusieurs d'entre eux ayant ensuite construit leur propre carrière dans l'industrie musicale après être passés par l'entreprise de Benicia. Une philosophie qui colle bien avec l'image qu'on se fait, avec le recul, de cet ingénieur écossais devenu patron malgré lui : transmettre ce qu'il avait appris, plutôt que de garder jalousement ses recettes.

Une affaire de famille qui continue

Jim Dunlop travaille aux côtés de sa femme Bernice depuis les tout débuts de l'aventure, quand ils fabriquaient encore les capodastres à la main dans leur salon. Elle disparaît en 2001. Son fils, Jimmy Dunlop (parfois surnommé Jimi), reprend progressivement les rênes de l'entreprise, notamment sur le développement du Cry Baby et l'amélioration du Jazz III, auquel il ajoute une nouvelle prise en main. Sa fille, Jasmin Dunlop Powell, fait également partie de l'aventure familiale.

Jim Dunlop Sr s'éteint le 6 février 2019, à l'âge de 82 ans, à Benicia, en Californie, là où se trouve toujours le siège de l'entreprise qui porte son nom. Il laisse derrière lui bien plus qu'une marque : une véritable manière de penser les accessoires de guitare, fondée sur l'écoute méticuleuse des musiciens et sur une exigence de régularité presque obsessionnelle.

Pourquoi ça compte, même aujourd'hui

En repensant à cette histoire, ce qui me frappe le plus, c'est le point de départ. Jim Dunlop n'était pas un musicien professionnel, ni un entrepreneur qui avait tout planifié depuis le début. C'était un ingénieur passionné de guitare, qui bricolait dans son coin, qui a essuyé un échec avec son premier produit, et qui a fini par transformer une remarque en passant, dans un magasin de musique, en une entreprise familiale devenue une référence mondiale.

Ce genre de parcours, on en croise assez peu dans l'industrie de la guitare. La plupart des grandes marques qu'on connaît (Gibson, Fender, Martin) sont nées autour de la fabrication d'instruments eux-mêmes. Dunlop, lui, a construit un empire entier sur ce qu'on pourrait croire être des détails : l'épaisseur d'un bout de plastique entre les doigts, le mécanisme d'un capodastre, la matière d'un slide. Et c'est justement parce qu'il a pris ces détails au sérieux, bien plus au sérieux que ses concurrents de l'époque, que son nom est aujourd'hui gravé sur des millions de médiators à travers le monde.

Difficile de ne pas y voir un écho avec ce qu'on essaie de faire ici, à Guitar Play : rester à l'écoute de ce dont les musiciens ont vraiment besoin, et ne jamais avoir peur de se planter une fois pour mieux rebondir. La prochaine fois que vous piocherez un Tortex ou un Jazz III dans le bac près de la caisse, vous saurez qu'il y a, derrière ce petit bout de plastique, plus de soixante ans d'histoire et un Écossais tenace qui n'a jamais cessé d'écouter les guitaristes.

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