Mais qui a eu l'idée de leur donner ces noms ? Et pourquoi dit-on do, alors que pendant des siècles les musiciens ont dit ut ? La réponse tient à un prof de chant italien qui vivait il y a 1 000 ans, et qui en avait assez de voir ses élèves galérer. Oui, il y a des moines dans cette histoire, mais rassurez-vous, pas de sermon : c'est surtout une affaire de pédagogie, de jalousie et de système D. Sans lui, pas de partition, pas de solfège, et peut-être pas de flûte en bois dans les cartables. Certains anciens élèves sauront enfin à qui s'en prendre.
Avant les noms, comment faisait-on ?
Pour comprendre l'invention, il faut se mettre dans la peau d'un chanteur du Moyen Âge. Au début du 11e siècle, la musique s'écrit et se chante surtout dans les monastères, tout simplement parce que c'est là qu'on sait lire et écrire. Les chanteurs doivent connaître des centaines de chants par cœur, un pour chaque fête de l'année, et ils n'ont presque rien pour les aider. On est très loin de la partition posée tranquillement sur le pupitre.
Des petits signes qui ne disent pas tout
Les manuscrits de l'époque portent bien quelques signes au-dessus du texte latin. On les appelle des neumes : de petits traits, des points et des crochets qui indiquent si la voix monte ou descend. Seulement voilà, ils ne disent pas de combien. Une flèche vers le haut, c'est bien, mais est-ce qu'on monte d'une note ou de cinq ?
Dix ans pour former un chanteur
Résultat, tout passait par l'oreille. Le maître chantait, les élèves répétaient, encore et encore, et il fallait souvent une dizaine d'années pour former un chanteur capable de tenir sa place dans le chœur. À l'époque, apprendre à l'oreille n'avait rien d'un choix de rebelle. C'était la seule méthode disponible.
Le gars qui en avait marre de tout apprendre par cœur
Au milieu de ce grand bazar, un homme décide de simplifier la vie de tout le monde. Il s'appelle Guido d'Arezzo, et son raisonnement est d'une simplicité désarmante : plutôt que d'apprendre des noms abstraits, autant s'appuyer sur ce que les chanteurs connaissent déjà par cœur. Mais avant de découvrir son astuce, un mot sur le personnage, qui n'a pas eu la vie facile.

Un prof trop doué pour ses collègues
Guido naît vers 991. Il est moine bénédictin à l'abbaye de Pomposa, près de Ferrare, où il enseigne le chant. Agacé de voir ses élèves perdre des années à mémoriser, il invente une nouvelle façon d'enseigner. Elle marche tellement bien que ses jeunes chanteurs apprennent en quelques mois ce que les autres mettaient des années à retenir.
Vous pensez que ses collègues l'ont porté en triomphe ? Pas du tout. Jaloux de son succès, ils lui mènent la vie dure, au point qu'il finit par partir. Vers 1025, il trouve refuge à Arezzo, en Toscane, où l'évêque Théodald l'accueille à bras ouverts et lui confie les chanteurs de la cathédrale. C'est pour lui que Guido écrit vers 1026 son grand traité, le Micrologus, recopié dans toute l'Europe pendant des siècles. Même il y a 1 000 ans, un bon enseignant pouvait déranger toute la salle des profs.
Un chant que tout le monde connaissait
Le chant choisi par Guido est un hymne que tous les monastères de l'époque connaissent par cœur. On l'attribue à Paul Diacre, un moine du 8e siècle. Son texte latin commence ainsi :
Ut queant laxis / Resonare fibris / Mira gestorum / Famuli tuorum / Solve polluti / Labii reatum / Sancte Iohannes
La mélodie a une particularité que Guido a repérée : chaque vers commence une note plus haut que le précédent. Il prend le début de chacun d'eux : ut ré mi fa sol la. Six notes, six syllabes, et un moyen imparable de les retrouver : il suffit de chanter le début de l'hymne dans sa tête. Un vrai moyen mnémotechnique, mille ans avant les applis d'apprentissage.
Côté paroles, c'est une prière qui demande de soigner les gosiers des chanteurs pour qu'ils chantent juste. Les moines avaient visiblement besoin d'un coup de main.
Le si, petit dernier de la famille
Vous avez compté ? Il n'y a que 6 notes dans la liste de Guido. Le si n'existe pas encore. Il arrive bien plus tard, vers le 16e siècle, quand les musiciens ont besoin de nommer la septième note de la gamme. Pour rester dans l'esprit de l'hymne, on va le chercher dans son dernier vers. Il suffit de prendre l'initiale de chacun de ses 2 mots, le S de Sancte et le I de Iohannes, et voilà le si.
Au passage, le mot « gamme » vient aussi de cette époque. Tout en bas de l'échelle des sons, Guido place une note baptisée gamma ut, du nom de la lettre grecque. C'est elle qui a fini par donner son nom à l'ensemble de la série. En anglais, on parle encore de « gamut » pour désigner toute l'étendue d'une chose.

Des lignes pour ne plus se perdre
Donner un nom aux notes, c'est bien. Encore faut-il savoir lesquelles chanter en lisant un manuscrit. C'est la deuxième invention de Guido, et sans doute la plus importante, car on la retrouve encore aujourd'hui sur chaque partition. Cette fois, place au concret : des traits, des couleurs, et même un pape dans la salle.
Le puits sans corde
Guido avait une jolie formule pour décrire les neumes privés de repère. Un chant noté de cette façon, disait-il, ressemble à un puits sans corde : l'eau est là, mais impossible de l'atteindre. Sa solution consiste à tracer des traits horizontaux et à poser chaque note sur l'un d'eux ou dans l'intervalle qui les sépare. D'un coup, la hauteur exacte se lit sur le parchemin. Fini l'à-peu-près : une note placée sur la portée ne peut plus être confondue avec sa voisine.
Il n'a pas inventé la ligne à partir de rien, certains copistes en traçaient déjà une ou deux. Mais c'est lui qui en fait un vrai système, avec 4 lignes. Pour qu'on s'y retrouve plus vite, il colore même certaines d'entre elles : rouge pour le fa, jaune pour le do. Un code couleur en plein Moyen Âge, il fallait y penser.
Sa réputation arrive jusqu'à Rome, où le pape Jean XIX l'invite pour qu'il présente sa méthode. Le souverain pontife ne le laisse pas repartir avant d'avoir pu chanter lui-même une mélodie qu'il n'avait jamais entendue, simplement en la lisant. Démonstration réussie : le solfège venait de convaincre le patron de l'Église, rien que ça.
Des lettres devenues clés
Pour qu'on sache quelle note porte chaque trait, Guido inscrit un F ou un C au début de certains d'entre eux. Le F désigne la ligne du fa, le C celle du do. Toutes les autres notes se lisent ensuite à partir de ce repère. C'est exactement le principe d'une clé de partition.
Au fil des siècles, à force d'être recopiées à la plume, ces lettres se sont déformées. Le F gothique est devenu la clé de fa, dont les deux points encadrent encore la ligne du fa. Le C a donné la clé d'ut. Le G, lui, s'est enroulé jusqu'à devenir la clé de sol, dont la boucle entoure la ligne du sol. Elle s'impose plus tard, quand la musique monte vers les aigus. La portée passera ensuite à 5 lignes, celle que tous les élèves connaissent aujourd'hui.
Du « ut » au « do » : pourquoi un nom a-t-il disparu ?
Pendant 600 ans, les musiciens chantent donc ut, ré, mi. Puis, au 17e siècle, un savant italien décide que ça ne va plus. Il faut dire que le ut a un gros défaut. Essayez de le chanter en tenant la note, vous allez comprendre.

Un nom plus facile à chanter
Le ut se termine par une consonne qui bloque le son. Pas pratique pour un chanteur qui doit ouvrir la bouche et laisser sortir la voix. Giovanni Battista Doni, musicologue florentin né en 1595 et mort en 1647, propose de le remplacer par do, bien plus facile à chanter.
Pour convaincre ses contemporains, il avance un argument de poids : do serait l'abréviation de Dominus, le Seigneur en latin. Difficile de dire non. Les historiens soupçonnent tout de même une autre raison. Do, ce sont aussi les 2 premières lettres de Doni. Une manière discrète de signer son nom dans toutes les partitions du monde, pour l'éternité. Avouez qu'il y a pire comme héritage.
Le ut n'a pas dit son dernier mot
En France, le ut a résisté plus longtemps qu'ailleurs, et il n'a jamais complètement disparu. On parle toujours de clé d'ut. Les musiciens classiques disent encore volontiers la Cinquième Symphonie de Beethoven en ut mineur, là où d'autres diraient do. Le vieux nom de Guido vit toujours, mille ans après, dans le vocabulaire des conservatoires.
Et sur le manche de la guitare, ça donne quoi ?
Si vous jouez de la guitare, impossible de ne pas l'avoir remarqué : les grilles d'accords ne parlent jamais de do ou de la. On y lit des lettres : Am, C, G, E7. Ce n'est pas un caprice des Anglo-Saxons. C'est un autre système, encore plus ancien que celui de Guido.
Les lettres de nos grilles d'accords
Avant les syllabes, les savants désignaient déjà les notes par des lettres, de A à G. La série commençait par le son que nous appelons la. Voilà pourquoi A correspond au la, B au si, C au do, et ainsi de suite jusqu'au G, qui correspond au sol. Les pays anglophones ont gardé les lettres, la France, l'Italie ou l'Espagne ont adopté les syllabes de Guido. Un C, c'est tout simplement un accord de do.
Les Allemands, eux, ont ajouté leur petite touche. Chez eux, le si s'appelle H, tandis que B désigne le si bémol. Jean-Sébastien Bach en a profité pour glisser son propre nom dans sa musique, avec la suite B, A, C, H. Doni signait avec 2 lettres, Bach en a utilisé 4. Les compositeurs ont décidément de l'humour.
De la flûte en bois à la tablature
À l'école, j'avais des cours de musique obligatoires. On apprenait le solfège et on jouait les notes sur une flûte en bois. Problème, je détestais cet instrument, et j'étais déjà adepte du hard rock. Entre « Au clair de la lune » et AC/DC, le choix a été vite fait : je n'ai jamais vraiment accroché, et j'ai donc zappé l'apprentissage du solfège.
Plus tard, je me suis mis à la guitare à l'oreille, comme les moines avant Guido. C'est quand j'ai commencé à donner des cours et à jouer dans un groupe que j'ai sérieusement fait attention, non pas au solfège, mais à la valeur des notes. La ronde, la blanche, la noire, la croche : pour jouer ensemble, il faut parler le même langage rythmique. Sinon, c'est la cacophonie.
Aujourd'hui encore, je donne des cours sans connaître le solfège. Je dirais que j'enseigne de manière instinctive. Face à une partition, il faut que je réfléchisse pour dire quelle note est inscrite sur la portée. Alors je bénis le mec qui a inventé les tablatures pour la guitare. Une ligne par corde, un chiffre pour la case : je suis plus matheux que littéraire, et ça me convient parfaitement.
Le plus drôle, c'est que ce bienfaiteur n'a pas de nom. Les tablatures existaient déjà pour le luth à la Renaissance, et l'imprimeur vénitien Ottaviano Petrucci en publiait dès 1507. Plusieurs pays avaient même leur propre version. Nos tablatures de guitare sont les héritières directes de ce système, bien plus vieux que le rock.
Au fond, Guido d'Arezzo et l'inventeur anonyme de la tablature poursuivaient le même but : permettre à quelqu'un de jouer une musique qu'il n'a jamais entendue. Le premier a choisi les lignes et les syllabes, le second les cordes et les chiffres. Et moi, mille ans plus tard, je continue de transmettre la musique à mes élèves. Un peu à l'oreille, un peu avec des chiffres, et sans jamais sortir de flûte en bois.