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La Red Special, la guitare que Brian May a construite dans son garage


Il y a les guitaristes qui ont choisi leur instrument dans un magasin, et il y a Brian May, qui n'a tout simplement pas eu le choix : sa famille n'avait pas les moyens de lui offrir une Fender ou une Gibson, alors il l'a construite lui-même. Avec son père. Dans le garage. Le résultat, la Red Special, est devenue l'une des guitares les plus reconnaissables de l'histoire du rock, sans qu'une seule pièce n'en sorte d'une usine.

Une histoire de père et de fils

On est en 1963, Brian May a 16 ans et joue depuis quelques années sur une guitare acoustique offerte par ses parents. Il rêve d'électrique, mais une Fender, une Gibson ou une Höfner reste hors de portée du budget familial. Son père Harold, ingénieur électronicien de métier et bricoleur redoutable à ses heures perdues, capable de fabriquer lui-même la radio ou la télévision de la maison, lui propose alors un projet un peu fou : construire une guitare électrique de A à Z. Non pas une copie d'un modèle existant, mais quelque chose de mieux, comme Brian l'a résumé lui-même des décennies plus tard : l'idée de faire mieux que tout ce qui existait déjà sur le marché.

Le chantier va s'étaler sur environ deux ans, essentiellement le soir et le week-end, entre 1963 et 1965, avec des outils de fortune : un canif, du papier de verre, quelques ciseaux à bois, rien de plus sophistiqué qu'un établi d'amateur. Brian a raconté qu'un jour, en travaillant le chêne du corps, un coup de ciseau malheureux a abîmé une partie du bois ; furieux, l'adolescent a envoyé valser ses outils par la fenêtre avant de se calmer et de reprendre le travail un peu plus tard.

Brian May et sa Red Special

Un manche taillé dans une cheminée du 18e siècle

Le détail qui revient systématiquement dans toutes les versions de l'histoire, c'est le bois du manche : du acajou massif récupéré sur le manteau d'une cheminée victorienne, promis à la benne par un ami de la famille qui refaisait sa maison. Le bois, âgé de plus d'un siècle, était par endroits troué par des vers ; Brian a comblé les trous avec des allumettes avant de poncer le tout. Le corps, lui, mélange du blockboard, du contreplaqué et des chutes de chêne de mobilier, recouvert d'un placage en marqueterie d'acajou que Brian a teinté et poli lui-même.

Un système de trémolo plus ingénieux que celui de Fender

C'est sans doute la partie la plus impressionnante du projet : le système de trémolo (que les puristes appellent plus justement un vibrato) que Brian et son père ont mis au point après trois versions successives, dans le seul but d'éliminer un défaut classique des systèmes du commerce de l'époque, y compris celui de la Stratocaster : la moindre friction mécanique faisait revenir les cordes légèrement désaccordées après usage. Leur solution : un mécanisme qui pivote sur une arête façon lame de couteau plutôt que sur un axe classique, la tension étant assurée non pas par des ressorts de traction classiques mais par des ressorts de soupape de moto, ceux d'une Panther 1928 selon les versions du récit, montés en compression à l'avant de la guitare plutôt qu'à l'arrière.

Le bras du trémolo, lui, est carrément improvisé à partir d'un morceau de porte-sacoche de vélo, complété par un bout d'aiguille à tricoter empruntée à la mère de Brian. Un détail presque comique pour un mécanisme qui allait permettre à Brian May de produire, des années plus tard, les fameux bruits de plongée d'avion et autres sons planants qui ponctuent une bonne partie du répertoire de Queen.

Des micros faits maison, avant de céder la place à des Burns

Dans les premières versions de la guitare, Brian et Harold ont même tenté de fabriquer leurs propres micros. Le résultat sonnait bien, racontera Brian plus tard, à un défaut près qui a fini par les convaincre d'abandonner l'idée. La guitare a ensuite reçu trois micros Burns Tri-Sonic, une référence anglaise de l'époque, que Brian a modifiés à sa façon pour obtenir le rendu qu'il voulait, avec un jeu d'interrupteurs permettant de les combiner en phase ou hors phase, une bonne partie du timbre si particulier de son jeu venant précisément de ces combinaisons de micros.

Brian May en live avec Queen

Une pièce de six pence en guise de médiator

Autre excentricité restée célèbre : Brian May ne joue jamais avec un médiator classique en plastique, mais avec une ancienne pièce de six pence anglaise. Il a expliqué avoir une préférence marquée pour les pièces frappées avant 1950, plus riches en nickel et donc plus tendres, ce qui épargne les cordes tout en offrant, quand on incline la tranche crantée de la pièce contre la corde, un timbre percussif très particulier qu'un médiator classique ne reproduit pas. Sa pièce fétiche reste une six pence de 1947, l'année de sa naissance ; il en a même fait river une, surnommée « Maydusa », directement sur la tête du manche de sa Red Special.

La Fireplace, la Old Lady, et enfin la Red Special

La guitare a porté plusieurs surnoms au fil des décennies avant que celui de Red Special ne s'impose durablement : « la Fireplace », en référence directe au bois du manche, ou « la Old Lady », surnom donné par l'un des premiers techniciens guitare de Brian, qui comparait en plaisantant l'attention qu'il fallait porter à l'instrument à celle qu'on porte à une épouse. Le nom a fini par lui coller à la peau, quelque part entre affection et private joke d'équipe technique.

Le son d'un groupe entier sorti d'une seule guitare

Associée à un ampli Vox AC30 et à un boost de médiums qu'il a lui aussi bricolé, la Red Special a donné naissance au fameux « chœur de guitares » de Queen : ces couches de guitares harmonisées, enregistrées piste après piste, qui donnent l'impression d'un orchestre entier de guitares sur des morceaux comme Killer Queen ou Bohemian Rhapsody, alors qu'il ne s'agit à chaque fois que de Brian, seul, et de son unique guitare faite maison. Steve Vai, qui a eu l'occasion d'essayer l'instrument original, a raconté avoir tout de suite compris qu'il tenait entre les mains quelque chose d'unique, tant l'instrument réagissait différemment de tout ce qu'il avait pu jouer jusque-là.

Face au succès du groupe, Brian a fini par autoriser la fabrication de répliques commerciales, d'abord avec Guild dans les années 1980, puis avec sa propre marque, Brian May Guitars, qui produit aujourd'hui plusieurs gammes de répliques plus ou moins fidèles à l'originale, jusqu'à inclure une pièce de six pence de collection dans certains coffrets.

Un manche court, une caisse semi-creuse

Au-delà du bricolage, la Red Special comporte de vrais choix de lutherie réfléchis. Le diapason, la distance entre le sillet et le chevalet, ne fait que 24 pouces, plus court que la plupart des guitares électriques du marché, ce qui facilite les grands écarts et les bends sur tout le manche. La touche, en chêne peint en noir faute d'ébène disponible à l'époque, repose sur un manche traversant, une pièce unique de bois qui va du sillet jusqu'au bout du corps, sans jonction ni collage intermédiaire, pour un sustain et une stabilité que seules les guitares haut de gamme proposent habituellement. Le corps, semi-creux plutôt que massif, explique une bonne partie du feedback contrôlé si caractéristique du jeu de Brian May, cette capacité à faire chanter une note qui se prolonge indéfiniment sans jamais devenir incontrôlable.

Une restauration entière trente ans plus tard

En 1998, la Red Special originale, jouée quotidiennement depuis plus de trente ans, a fini par montrer de sérieux signes de fatigue. Brian May a fait appel au luthier australien Greg Fryer pour une restauration complète, l'occasion de documenter dans le détail l'intérieur du système de trémolo et des micros, restés secrets jusque-là. Le travail a aussi permis de confirmer un détail que même les biographes se disputaient depuis des années : l'origine exacte des ressorts de soupape utilisés dans le trémolo, un point de détail qui témoigne à quel point cette guitare, née dans un garage avec les moyens du bord, a fini par devenir un véritable objet d'étude pour les passionnés du monde entier.

Un mot pour finir

Ce qui me touche le plus dans cette histoire, ce n'est pas tant la guitare elle-même que le geste : un adolescent et son père, un établi, deux ans de soirées et de week-ends, pour un résultat qui a fini par surpasser, à sa manière, tout ce que les grandes marques proposaient à l'époque. Ça remet les choses en perspective sur ce qui fait vraiment une bonne guitare : moins la marque sur la tête de manche que l'attention portée à chaque détail, aussi bricolé soit-il. Une belle leçon à garder en tête la prochaine fois qu'on hésite entre deux instruments en vitrine.

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