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Thriller, le graal de la pop


Trois cents chansons composées pour n'en garder que neuf, un guitariste de hard rock recruté par un simple coup de fil, et un clip si ambitieux que personne ne voulait le financer : voici comment Michael Jackson et Quincy Jones ont fabriqué l'album le plus vendu de l'histoire.

Un duo qui avait déjà fait ses preuves

Quand Michael Jackson et Quincy Jones se retrouvent en studio en avril 1982, les deux hommes savent déjà travailler ensemble : trois ans plus tôt, leur premier album commun, Off the Wall, avait déjà installé Jackson parmi les plus grandes voix de la pop. Il faut dire que leur association avait bien failli ne jamais voir le jour. Alors que Jackson tournait dans le film The Wiz, où Quincy Jones officiait comme arrangeur musical, ce dernier avait proposé à sa maison de disques de produire son prochain album. La réponse d'Epic Records avait été un refus poli : Quincy Jones, jugé trop attaché au jazz, ne collerait jamais avec l'image pop que le label voulait donner à son jeune chanteur. Jackson avait insisté malgré tout, et le succès immédiat d'Off the Wall avait fini par donner raison à son instinct.

Mickael Jackson & Quincy Jones

Pour ce nouvel album, les deux hommes se fixent une ambition démesurée : que chaque titre, sans exception, ait le potentiel d'un tube. Pendant huit semaines de travail acharné au studio Westlake, avec un budget de 750 000 dollars, ils passent en revue plus de trois cents chansons, dont seulement neuf seront finalement conservées. Le claviériste Greg Phillinganes se souvient de moments de doute profond, Quincy Jones répétant sans relâche que le résultat n'était pas encore à la hauteur, tandis qu'un Michael Jackson à bout de nerfs se demandait presque en larmes ce qu'il restait à faire pour y parvenir. Au total, ce sont plus de soixante musiciens et une vingtaine de choristes qui participeront à la fabrication de l'album, dans des sessions si intenses que les seconds ingénieurs du son, comme les musiciens eux mêmes, finissaient parfois la nuit allongés sur des brancards tant l'épuisement les gagnait.

The Girl Is Mine, la carte maîtresse pour convaincre le monde entier

Pour lancer l'album, Jackson et Jones misent sur un pari stratégique : convaincre Paul McCartney d'enregistrer un duo avec eux. L'objectif est clair, reproduire pour Michael Jackson le succès planétaire qu'avait connu l'ancien Beatles avec Stevie Wonder sur Ebony and Ivory, et donner ainsi à Thriller un premier single capable de toucher un public bien au delà des radios spécialisées dans la musique noire américaine. Le résultat, The Girl Is Mine, ne fera pourtant pas l'unanimité critique, McCartney lui même le qualifiant plus tard de plutôt superficiel. Certaines stations refuseront même de le diffuser, gênées par l'histoire d'amour racontée entre les deux artistes autour d'une même femme. Le pari finit malgré tout par payer : le titre grimpe jusqu'à la première place des classements R&B, une grande première pour un ancien membre des Beatles, et prépare le terrain pour la suite de l'album.

Un titre né d'un doute de dernière minute

Avant même de devenir un clip, le morceau Thriller lui même a connu une gestation mouvementée. Son compositeur, le Britannique Rod Temperton, l'avait d'abord intitulé Starlight, avec un refrain bien plus léger que la version finale. Quincy Jones, convaincu que le morceau devait devenir le titre phare de l'album, jugeait ce nom trop fade pour un tel disque. Après avoir envisagé plusieurs pistes, Temperton propose finalement le mot Thriller, qu'il trouve pourtant lui même assez maladroit à chanter. Une fois testé en studio dans la bouche de Jackson, le mot fonctionne immédiatement. Restait à combler la fin du morceau par une séquence parlée que Temperton imaginait depuis le début sans savoir quoi en faire précisément. Quincy Jones se souvient alors que son épouse, l'actrice Peggy Lipton, connaît personnellement l'acteur Vincent Price, immense figure du cinéma d'horreur. La veille de la séance d'enregistrement, pris d'un doute, Jones appelle Temperton en pleine nuit pour lui demander d'urgence un texte sur mesure. Le musicien écrit une partie du texte en attendant un taxi, puis termine le reste durant le trajet vers le studio. Le lendemain, Vincent Price enregistre l'intégralité de sa partie en seulement deux prises.

Le coup de fil qui a failli tourner à la dispute

L'un des morceaux les plus marquants de l'album, Beat It, doit une bonne partie de sa légende à un simple appel téléphonique. Quincy Jones souhaite un titre résolument rock, dans l'esprit de My Sharona du groupe The Knack, capable d'élargir encore l'audience de Jackson. Sur les conseils du guitariste Steve Lukather, déjà présent sur l'album, Jones se procure le numéro d'Eddie Van Halen, guitariste vedette du groupe Van Halen, alors en pleine gloire. Persuadé qu'il s'agit d'une mauvaise blague de la part d'un ami, Van Halen raccroche au nez de son interlocuteur à quatre reprises avant de comprendre qu'il a réellement Quincy Jones en ligne. Convaincu, il accepte de jouer un solo sur le morceau, entièrement gratuitement, en simple service rendu, sans même en avertir les autres membres de son groupe, qui jugeront après coup la démarche complètement insensée.

Van Halen ne se contente pas d'ajouter un solo : il réarrange carrément la partie centrale du morceau à sa façon, avant de prévenir un Michael Jackson inquiet que son intervention pourrait ne pas plaire. Le chanteur, loin de s'en offusquer, le remerciera au contraire chaleureusement d'avoir pris soin du morceau avec autant de passion. Le solo, enregistré en seulement deux prises, ne rapportera pas le moindre crédit d'écriture à son auteur, qui expliquera plus tard n'avoir jamais eu de regret sur ce point, ayant agi uniquement par plaisir. Une pointe d'ironie viendra clore l'histoire quelques mois plus tard : le propre album de Van Halen, sur le point de détrôner Thriller de la première place des classements, se retrouvera repoussé une nouvelle fois par le succès du titre auquel son guitariste avait offert ses services gratuitement.

Un clip si ambitieux que personne ne voulait le payer

À l'été 1983, alors que Thriller trône depuis des mois en tête des ventes, Michael Jackson contacte le réalisateur John Landis, dont il admire le film An American Werewolf in London. Son souhait est simple en apparence : se transformer en monstre à l'écran, l'espace d'un clip. Landis, séduit par l'idée, propose d'aller bien plus loin qu'un simple clip promotionnel, en tournant un véritable court métrage de cinéma en pellicule 35 millimètres. Le budget final avoisine les 500 000 dollars, soit environ dix fois le coût moyen d'un clip de l'époque. Problème de taille : la maison de disques CBS, convaincue que l'album a déjà atteint son sommet commercial, refuse catégoriquement de financer un troisième clip. Jackson appelle alors en personne le président de CBS Records, qui laisse échapper une bordée de jurons si sonore que Landis doit écarter le combiné de son oreille.

Pour boucler malgré tout le financement, l'équipe a l'idée de tourner en parallèle un documentaire de 45 minutes sur les coulisses du tournage, dont les droits de diffusion sont vendus séparément à MTV et à la chaîne câblée Showtime, pour 250 000 dollars chacune. La chaîne MTV, qui refusait jusque là de payer pour diffuser le moindre clip, accepte cette fois en considérant qu'il s'agit d'une œuvre cinématographique à part entière plutôt que d'un simple clip musical. Diffusé le 2 décembre 1983, le résultat, quatorze minutes de danse de zombies chorégraphiée, double à lui seul les ventes de l'album. Le tournage n'est cependant pas sans remous : Jackson, alors adepte des Témoins de Jéhovah, est averti par des responsables du mouvement religieux que le clip pourrait être perçu comme une promotion de l'occultisme, au point d'envisager un temps d'en faire détruire les négatifs avant que son équipe ne parvienne à l'en dissuader.

Un moonwalk qui change la donne en une seule soirée

Si le clip de Thriller a marqué durablement l'histoire de la vidéo musicale, un autre instant, plus bref mais tout aussi marquant, s'est joué quelques mois plus tôt sur un plateau de télévision. Le 25 mars 1983, lors de l'émission spéciale Motown 25, Yesterday, Today, Forever, célébrant les vingt cinq ans du label Motown, Michael Jackson interprète Billie Jean en solo, glissant pour la toute première fois devant les caméras son pas de danse devenu depuis mondialement célèbre. Ce bref instant de télévision, rediffusé et commenté sans relâche dans les jours qui suivent, contribue à transformer un peu plus Jackson en véritable phénomène de société, bien au delà du seul public de la pop.

Le morceau lui même n'avait pourtant rien d'une évidence lors de sa fabrication. Quincy Jones doutait fortement de sa solidité et aurait préféré l'écarter purement et simplement de l'album, jugeant le titre insuffisamment fort pour y figurer. Michael Jackson, convaincu du contraire, tient bon et obtient gain de cause. Il passera par ailleurs près de trois semaines à peaufiner lui même la ligne de basse d'introduction du morceau, insistant pour la conserver aussi longue malgré les réserves de son producteur, certain qu'elle donnerait immédiatement envie de danser à quiconque l'entendrait. L'histoire lui donnera largement raison : Billie Jean deviendra l'un des titres les plus emblématiques de toute la carrière de Jackson.

Un héritage qui dépasse largement la musique

Porté par une succession de tubes et par des clips qui ont littéralement transformé les usages de la télévision musicale, Thriller s'installe en février 1983 à la première place des classements américains, où il restera durant trente sept semaines non consécutives, un record toujours difficile à égaler aujourd'hui. L'album a depuis dépassé les soixante millions d'exemplaires vendus dans le monde, un chiffre qui en fait à ce jour l'album le plus vendu de tous les temps, toutes catégories confondues. Sept titres différents de l'album se classeront parmi les dix premières places des ventes de singles aux Etats Unis, un record qui n'a depuis été égalé par aucun autre disque.

Au delà des chiffres, Thriller a également ouvert la voie à toute une génération d'artistes noirs américains sur des chaînes musicales jusque là largement fermées à la musique noire, MTV n'ayant accepté de diffuser massivement des clips de Michael Jackson qu'après une intervention personnelle de son label. Cette percée culturelle, autant que la qualité intrinsèque des morceaux composés avec Quincy Jones et Rod Temperton, explique pourquoi cet album continue, plus de quarante ans après sa sortie, d'être considéré comme l'un des sommets absolus de l'histoire de la musique pop.

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