Du 15 au 18 août 1969, une ferme laitière de Bethel, dans l'État de New York, est devenue malgré elle le théâtre du plus grand rassemblement musical de tous les temps, entre embouteillages monstres, orages, pénuries et instants de grâce absolue.
Un projet qui dérape avant même de commencer
À l'origine, quatre jeunes producteurs, Michael Lang, Artie Kornfeld, John Roberts et Joel Rosenman, imaginent un festival de trois jours dans la ville de Woodstock, dans l'État de New York, pour financer un studio d'enregistrement. Faute de trouver un terrain adapté, l'événement est finalement déplacé à Wallkill, puis, après le retrait du permis municipal à quelques semaines de la date prévue, sur les terres d'un fermier du nom de Max Yasgur, à Bethel, une bourgade tranquille des Catskills. Le nom de Woodstock, lui, restera associé au festival, alors même qu'il ne s'y est jamais tenu.
Les organisateurs tablaient sur environ 50 000 visiteurs. Ils en verront finalement débarquer entre 400 000 et 500 000, transformant les routes environnantes en un gigantesque embouteillage qui s'étirera sur près de quinze kilomètres. Face à l'ampleur du phénomène, les autorités locales finissent par déclarer l'état d'urgence, tandis que les organisateurs, incapables de contrôler les accès, prennent la décision de transformer le festival payant en événement gratuit. Certains musiciens, comme Sweetwater, groupe initialement prévu pour ouvrir le bal, se retrouvent eux mêmes coincés dans ces embouteillages, avec tout leur matériel, et n'arriveront sur place que bien plus tard que prévu.

Devant l'ampleur de la crise logistique, ce sont paradoxalement des bénévoles issus d'une communauté hippie californienne, le Hog Farm mené par l'animateur Wavy Gravy, qui prennent en charge une bonne partie de la sécurité et de la restauration du site, en lieu et place d'un dispositif policier officiel jugé trop provocateur par les organisateurs. Des hélicoptères de l'armée, initialement réquisitionnés pour acheminer artistes et matériel médical au dessus des embouteillages, finissent également par larguer des vivres et des couvertures pour un public livré à lui même. Cette improvisation permanente, qui aurait pu tourner au désastre a bien des égards, deviendra paradoxalement l'un des symboles les plus forts de l'esprit de débrouille collective qui a soudé le public pendant ces quatre jours.
Vendredi 15 août : la scène folk sous la pluie
C'est ce contretemps qui va offrir à un guitariste encore peu connu du grand public, Richie Havens, l'honneur inattendu d'ouvrir le festival. Monté sur scène à 17h07 avec deux musiciens seulement, il doit improviser pour combler l'absence de Sweetwater. Après avoir joué absolument tout son répertoire, rappelé plusieurs fois par un public en fusion, il finit par inventer sur place un morceau à partir du gospel Motherless Child. Ce sera Freedom, l'un des moments les plus habités de tout le week-end, et la performance qui va littéralement lancer sa carrière.
La suite de la journée enchaîne les sets acoustiques : Swami Satchidananda ouvre symboliquement le festival par une invocation spirituelle, saluant devant la foule la naissance d'une nouvelle génération unie par la musique, suivi de Sweetwater, enfin arrivé, puis de Bert Sommer, dont la reprise du morceau America de Simon and Garfunkel obtient une ovation aussi longue que celle de Richie Havens, sans pour autant lui offrir la même postérité. Vient ensuite Tim Hardin, puis une jeune chanteuse quasiment inconnue nommée Melanie Safka, qui doit convaincre les vigiles qu'elle fait bien partie de la programmation faute d'avoir reçu son laissez passer. Bouleversée par la foule de bougies allumées spontanément par le public pendant son passage sous la pluie, elle en tirera plus tard une chanson, Lay Down, devenue son plus grand succès.
Le sitariste indien Ravi Shankar joue près de quarante minutes sous une pluie battante, offrant une parenthèse méditative au beau milieu du chaos ambiant, avant qu'Arlo Guthrie, le fils du légendaire Woody Guthrie, ne monte sur scène juste avant minuit, dans un état second largement commenté par la suite, entre fous rires et morceaux décousus. La soirée s'achève avec Joan Baez, enceinte de plusieurs mois de l'activiste David Harris alors emprisonné pour son refus de la conscription militaire, qui chante à une heure du matin sous une pluie fine, concluant son set par We Shall Overcome, hymne du mouvement des droits civiques, dans un moment de recueillement collectif qui clôt cette première nuit sur une note grave et digne.
Samedi 16 août : de Santana à l'aube électrique
Le samedi débute avec Quill, groupe local vite oublié, suivi du Keef Hartley Band, première formation britannique du festival. Mais c'est l'après midi qui va marquer les esprits, avec l'arrivée sur scène d'un guitariste de vingt deux ans encore inconnu du grand public : Carlos Santana. Sous l'effet, dira t on plus tard, d'un puissant hallucinogène absorbé quelques heures plus tôt en pensant ne devoir jouer que bien plus tard dans la journée, Santana et son groupe livrent une version hypnotique de Soul Sacrifice, portée par un solo de batterie qui restera comme l'un des sommets instrumentaux du festival. Cette performance va précipiter la sortie de son premier album et changer sa vie du jour au lendemain.

La journée se poursuit avec John Sebastian, l'Incredible String Band, puis Canned Heat au coucher du soleil, dont le morceau Going Up the Country deviendra une sorte d'hymne informel de l'événement. Mountain, mené par le guitariste Leslie West, apporte une sonorité plus lourde, avant que Grateful Dead ne connaisse l'une des pires prestations de son histoire : la pluie a inondé la scène, l'équipement s'est enfoncé dans le sol détrempé, et le groupe, comme le racontera plus tard le guitariste Jerry Garcia, joue dans une confusion quasi totale, ne sachant même plus si le public existe vraiment au delà des projecteurs. Le bassiste Phil Lesh et le guitariste Bob Weir prennent littéralement des décharges électriques à chaque fois qu'ils touchent leurs instruments ou leurs microphones, la scène trempée transformant chaque contact en risque réel.
Creedence Clearwater Revival, qui doit suivre en pleine nuit après le set interminable des Grateful Dead, joue devant un public en grande partie endormi à même la boue, une prestation que le chanteur John Fogerty jugera si peu convaincante qu'il refusera plus tard qu'elle apparaisse dans le film tiré du festival, regrettant publiquement que son groupe ait hérité du pire créneau horaire de tout le week-end. Janis Joplin monte sur scène au milieu de la nuit, entre deux heures et trois heures du matin, pour l'une de ses premières apparitions en solo depuis sa séparation du groupe Big Brother and the Holding Company, portée par des morceaux devenus cultes comme Piece of My Heart ou Ball and Chain. Son frère racontera plus tard qu'elle avait vécu ce week-end comme une expérience aussi intense que réjouissante, en pleine effervescence de l'ambiance générale. Sly and the Family Stone achève la nuit à trois heures et demie du matin avec une énergie stupéfiante, transformant en quelques minutes un public épuisé en une foule dansante, sur des morceaux comme I Want to Take You Higher, dans ce qui restera l'une des séquences les plus joyeuses du film documentaire.
Dimanche 17 août : l'orage, la peur et la grâce de Joe Cocker
La nuit de samedi à dimanche se termine dans la lumière du levant avec deux performances entrées dans la légende. The Who, qui devait jouer la veille, ne monte finalement sur scène qu'à cinq heures du matin, pour interpréter l'intégralité de l'opéra rock Tommy. C'est durant ce set que le guitariste Pete Townshend, excédé par l'activiste Abbie Hoffman qui tente de s'emparer du micro pour dénoncer publiquement l'emprisonnement d'un militant, le repousse violemment de sa guitare en pleine chanson. Le chanteur Roger Daltrey racontera plus tard avoir eu l'impression, en voyant la foule boueuse s'étendre à perte de vue sous les premières lueurs du jour, de vivre un véritable cauchemar éveillé. Jefferson Airplane prend la suite vers huit heures du matin, la voix de Grace Slick planant au dessus de la ferme de Yasgur sur des morceaux comme White Rabbit, dans une atmosphère presque irréelle.
Après cette nuit interminable, c'est un chanteur anglais au style incomparable qui va marquer l'après midi du dimanche : Joe Cocker. Monté sur scène à quatorze heures, quasiment inconnu du public américain, il livre une version bouleversante et habitée de With a Little Help From My Friends, bras tordus et voix rocailleuse, une prestation qui restera comme l'un des plus grands moments individuels du festival, aux côtés de Hendrix et Joplin. Cocker racontera avec humour que le tissu teint de sa chemise avait fini par marquer sa peau du même motif, tant il avait transpiré sur scène.

À peine son set terminé, un violent orage s'abat sur Bethel, déversant plus de vingt cinq millimètres de pluie en très peu de temps, accompagné de vents forts et d'éclairs. Les organisateurs font évacuer le public des immenses tours d'éclairage métalliques qui entourent la scène, de peur qu'elles ne s'effondrent, et recouvrent en urgence le matériel électronique. C'est à ce moment précis que la situation devient véritablement critique : le câble d'alimentation électrique de la scène, piétiné par la foule et détrempé par trois jours de pluie intermittente, se révèle dangereusement endommagé, l'isolant à nu par endroits. Le risque n'est plus seulement celui d'une panne, mais celui d'une électrocution massive au sein d'une foule compacte de plusieurs centaines de milliers de personnes.
Le responsable de production de l'événement envisage alors sérieusement de couper purement et simplement le courant, tandis que les deux organisateurs financiers du festival, conscients du risque de mouvement de panique dans une foule aussi dense, restent prostrés dans leurs bureaux, convaincus de vivre les dernières heures avant une catastrophe. L'un d'eux confiera bien plus tard avoir déjà envisagé, à ce moment précis, ce qu'il ferait de sa propre vie si le pire se produisait. Les électriciens parviennent finalement à isoler et réacheminer les câbles à temps, et le concert reprend, sans qu'aucun spectateur n'ait été blessé. Plus tôt dans le festival, le guitariste Alvin Lee, du groupe Ten Years After, avait déjà ignoré des avertissements similaires en plaisantant que s'il devait s'électrocuter à Woodstock, cela ferait au moins vendre des disques.
Une fois la tempête passée, Country Joe and the Fish reprennent le fil de la soirée vers dix huit heures trente, suivis de Ten Years After, du groupe The Band, de Johnny Winter et de sa fulgurante guitare texane, puis de Blood Sweat and Tears, qui ne montera sur scène qu'à une heure et demie du matin, déjà le lundi. Crosby, Stills, Nash and Young livrent ensuite l'une des prestations les plus nerveuses du week-end : il ne s'agit que du deuxième concert du groupe, et Stephen Stills confiera avoir été littéralement terrifié à l'idée de jouer devant une telle foule. Neil Young, qui se joint au groupe pour l'occasion, refuse d'être filmé durant la partie électrique du set, estimant que la présence des caméras nuit à la concentration du public comme des musiciens, une décision qui explique son absence du montage final du film.
Lundi 18 août : Hendrix ferme le bal devant un champ presque vide
Le Paul Butterfield Blues Band et le groupe de rock revival Sha Na Na se succèdent au petit matin, ce dernier jouant vers sept heures et demie, dans une ambiance de fin de festival où la boue et la fatigue commencent nettement à se faire sentir. C'est finalement Jimi Hendrix qui referme le bal, à neuf heures du matin le lundi, alors qu'une grande partie du public, épuisé par quatre jours de pluie et de boue, a déjà quitté les lieux. Devant les quelques dizaines de milliers de spectateurs encore présents, Hendrix livre une prestation de deux heures et dix minutes, la plus longue de tout le festival, incluant une version instrumentale radicalement distordue de l'hymne national américain, The Star Spangled Banner, dans laquelle les larsens et les notes tordues de sa guitare évoquent le fracas des bombardements de la guerre du Vietnam alors en cours. Interrogé plus tard sur le sens de cette interprétation, Hendrix répondra simplement qu'il est américain, que l'hymne lui a été enseigné à l'école, et qu'il le trouve beau, sans chercher à lui donner une signification politique plus complexe qu'il ne l'a lui même voulu.
Un chaos permanent, mais presque aucune violence
Derrière l'image d'harmonie que le documentaire de 1970 a largement popularisée, l'organisation du festival a frôlé la catastrophe à de multiples reprises. Les stocks de nourriture et d'eau, prévus pour une fraction du public réellement présent, s'épuisent dès le premier jour. Les installations sanitaires se révèlent totalement insuffisantes, certains témoignages évoquant des heures d'attente pour accéder aux quelques toilettes disponibles. Deux décès sont recensés durant le week-end, liés à des surdoses, tandis que quatre naissances ont lieu, dont trois dans une clinique de fortune installée par un hôpital local. Malgré cette accumulation de difficultés logistiques et l'absence quasi totale de forces de sécurité officielles, l'événement se déroule sans incident violent majeur, un fait suffisamment remarquable pour être resté comme l'une des marques de fabrique du festival.
Le fermier Max Yasgur, dont les six cents hectares de terres agricoles ont été complètement dévastés par la foule et la boue, prononce un discours de bienvenue resté célèbre, saluant la capacité de plusieurs centaines de milliers de jeunes gens à vivre ensemble, pendant trois jours, dans la bonne entente, malgré l'inconfort et les intempéries. Ce discours recevra une ovation debout, symbole de la reconnaissance du public envers un homme qui avait accepté, contre l'avis d'une partie de ses voisins, de louer ses terres pour un événement dont personne, y compris les organisateurs, n'avait anticipé l'ampleur.
Cette absence quasi totale de débordements a d'ailleurs surpris jusqu'aux autorités locales elles mêmes, qui redoutaient des scènes d'émeute dignes des grandes manifestations contre la guerre du Vietnam qui secouaient alors le pays. Le contexte politique de l'époque n'est d'ailleurs jamais très loin des esprits : de nombreux festivaliers arborent des pancartes et des vêtements dénonçant le conflit, et plusieurs prises de parole sur scène, à l'image de celle d'Abbie Hoffman pendant le set de The Who, cherchent à profiter de la caisse de résonance du festival pour porter des messages politiques plus larges que la seule musique.
Les grands absents d'une affiche déjà démesurée
Aussi mythique soit elle restée, l'affiche de Woodstock aurait pu compter des noms plus célèbres encore. John Lennon avait manifesté l'envie de faire jouer son groupe sur scène, à la condition que Yoko Ono se produise également à ses côtés, une exigence que les organisateurs ont fini par refuser, ce qui a conduit les Beatles à décliner purement et simplement leur participation. Bob Dylan, pourtant installé à quelques kilomètres seulement du site originel prévu dans la ville de Woodstock, a lui aussi choisi de ne pas se produire, préférant honorer un engagement pris de longue date pour le festival de l'île de Wight, en Angleterre, prévu quelques jours plus tard. Un groupe britannique alors tout juste formé, Led Zeppelin, a également décliné l'invitation sur les conseils de son manager, qui craignait qu'une simple apparition parmi tant d'autres artistes ne nuise à la construction de leur propre notoriété naissante.
D'autres formations ont dû renoncer pour des raisons plus prosaïques : le groupe canadien Lighthouse s'est désisté par crainte du manque d'installations sanitaires sur le site, une inquiétude qui, au vu du chaos logistique constaté sur place, se révélera parfaitement fondée. Ces absences, aussi frustrantes aient elles pu paraître sur le moment pour les organisateurs, n'ont en definitive jamais entamé la place de Woodstock dans l'histoire de la musique : elles ont plutôt contribué, avec le recul, à nourrir un peu plus le récit d'un événement qui a fini par dépasser en importance chacun des artistes qui s'y sont produits, y compris les plus grands noms de sa programmation.
Un héritage qui dépasse largement la musique
Sur le plan financier, le festival s'est d'abord soldé par une perte conséquente pour ses organisateurs, la gratuité imposée ayant annulé une grande partie des recettes attendues. Ce sont finalement le disque et surtout le film documentaire sorti en 1970, retraçant l'événement à travers ses images les plus marquantes et ses interviews improvisées dans la boue, qui permettront de rentabiliser l'ensemble et de forger la mémoire collective du festival pour les générations suivantes. Plusieurs groupes, comme The Band ou Blood Sweat and Tears, refuseront néanmoins d'apparaître dans ce film, mécontents de la qualité de leur captation ou de l'image véhiculée par l'événement.
Cinquante ans plus tard, Woodstock reste la référence absolue lorsqu'il s'agit d'évoquer un rassemblement musical d'ampleur historique. Le site a été officiellement inscrit au registre national des lieux historiques américains en 2017, et le Bethel Woods Center for the Arts perpétue aujourd'hui la mémoire de ces quatre jours à l'endroit même où s'est dressée la scène originale. Plusieurs tentatives de reproduire l'événement ont vu le jour au fil des décennies, avec des fortunes diverses : les éditions anniversaires de 1994 et de 1999 ont connu un succès public certain mais un climat bien plus tendu, la seconde ayant même été marquée par des incidents violents qui ont contribué, par contraste, à renforcer encore la légende pacifique de l'édition originale de 1969. Un projet de cinquantième anniversaire, en 2019, sera quant à lui purement et simplement annulé quelques semaines avant la date prévue, faute de financement et d'autorisations suffisantes, preuve supplémentaire qu'un tel alignement des astres ne se reproduit pas si facilement.
Au delà des prestations devenues légendaires de Hendrix, Cocker, Santana ou The Who, c'est peut être avant tout cette capacité collective à traverser ensemble le chaos, la pluie et la pénurie, sans jamais perdre l'esprit de partage qui avait motivé le rassemblement, qui explique pourquoi Woodstock continue, plus d'un demi siècle après, de fasciner autant les passionnés de musique que les historiens de la contre culture américaine. Le nom du festival est aujourd'hui devenu un adjectif à part entière dans le langage courant anglophone, synonyme d'un idéal de communion pacifique que peu d'événements, avant ou après lui, sont parvenus à incarner aussi durablement.