Il y a des groupes qui marquent une décennie, et il y a les Rolling Stones, qui en ont traversé sept. Depuis 1962, les Stones ont enterré leur propre fondateur, survécu à l'une des pires tragédies de l'histoire du rock, changé de batteur après 58 ans de fidélité, et sorti un album numéro un des ventes alors que leur chanteur avait 80 ans. Peu de groupes peuvent se targuer d'avoir une histoire aussi longue, aussi mouvementée, et aussi pleine d'anecdotes qui, aujourd'hui encore, continuent de nourrir la légende.
Une petite annonce qui allait changer le rock
Tout commence au printemps 1962, dans une revue musicale londonienne. Un jeune guitariste et harmoniciste du nom de Brian Jones publie une petite annonce pour monter un groupe de rhythm and blues. Contrairement à l'image qu'on en garde aujourd'hui, ce n'est ni Mick Jagger ni Keith Richards qui est à l'origine des Rolling Stones, mais bien Brian Jones : c'est lui qui recrute les premiers musiciens, lui qui impose le blues comme colonne vertébrale du groupe, et lui qui, quelques semaines plus tard, trouve le nom qui allait traverser les décennies.
L'histoire du nom, justement, vaut son pesant d'or. Alors qu'un journaliste lui demande au téléphone comment s'appelle son groupe, encore sans nom à ce stade, Brian Jones panique et jette un œil autour de lui. Son regard tombe sur une pochette de disque de Muddy Waters, qui traîne par terre. Le premier morceau de l'album s'appelle « Rollin' Stone ». Sans réfléchir davantage, il lâche : « The Rolling Stones ». Le groupe donne son tout premier concert sous ce nom le 12 juillet 1962, au Marquee Club de Londres.
Mick Jagger et Keith Richards, eux, se connaissent depuis l'école primaire à Dartford, avant de se perdre de vue puis de se retrouver, par hasard, sur un quai de gare quelques années plus tard : Keith remarque que Mick trimballe sous le bras des disques de Chuck Berry et de Muddy Waters, une passion commune qui relance immédiatement leur amitié. Peu après, tous deux rejoignent la formation de Brian Jones, et l'histoire des Stones telle qu'on la connaît peut commencer.

Le riff rêvé de Satisfaction
Une fois le groupe lancé, c'est la paire Jagger/Richards qui va progressivement prendre les commandes de l'écriture, au point de reléguer Brian Jones à un rôle de multi-instrumentiste plutôt que de compositeur. Leur méthode de travail est devenue légendaire, mais l'un des tubes les plus connus du groupe doit tout, ou presque, à un simple accident nocturne.
En 1965, Keith Richards se couche comme d'habitude avec sa guitare posée près du lit et un magnétophone à cassette à portée de main. Le lendemain matin, il découvre que la bande a été utilisée jusqu'au bout. Persuadé qu'il ne s'est rien passé, il rembobine et appuie sur play : il entend, dans une version encore fantomatique, le riff de guitare le plus célèbre du groupe, suivi de presque quarante minutes de ronflements. Keith Richards avait littéralement rêvé le riff de « Satisfaction », joué dans son sommeil, avant de se rendormir sans même s'en souvenir.
Le théorème à cinq cordes de Keith Richards
Le son si particulier des riffs des Stones à partir de la fin des années 60 doit énormément à une rencontre : celle de Keith Richards avec le musicien Ry Cooder, venu prêter main-forte en studio pendant les sessions de l'album Let It Bleed. Cooder lui montre l'open tuning de Sol, un accordage ouvert hérité du blues et du folk américain, où les cordes à vide forment déjà un accord complet dès qu'on les gratte. Le déclic est immédiat.
Mais Keith Richards ne s'arrête pas là : il pousse le concept plus loin en retirant purement et simplement la corde de mi grave de sa guitare, pour ne conserver que cinq cordes. Il résume lui-même sa philosophie de jeu en une formule restée culte : il ne faut, selon lui, que cinq cordes, trois notes, deux doigts et beaucoup d'attitude pour jouer l'essentiel du répertoire des Stones. Cette simplicité radicale est directement responsable du son de riffs aussi célèbres que Brown Sugar, Start Me Up ou Honky Tonk Women, des morceaux tout simplement injouables dans un accordage classique.
Redlands, la descente de police qui a marqué les esprits
Le 12 février 1967, une dizaine de policiers débarquent à Redlands, la propriété que Keith Richards vient d'acheter dans le Sussex, après avoir été prévenus par un tabloïd britannique lui-même informé par... le propre chauffeur de Keith Richards. Sur place, Mick Jagger est arrêté pour possession d'amphétamines et Keith Richards pour avoir laissé consommer du cannabis chez lui. Une rumeur, largement reprise par la presse à sensation de l'époque, prétendra que la police aurait surpris Mick Jagger et sa compagne Marianne Faithfull dans une position compromettante impliquant une barre chocolatée Mars. L'histoire n'a jamais été confirmée, Marianne Faithfull affirmant simplement être sortie de la douche enveloppée dans une couverture en fourrure au moment de l'irruption des policiers, mais la légende urbaine, aussi fausse soit-elle, colle encore aujourd'hui à la peau du groupe. Le journal The Times ira jusqu'à publier un éditorial en faveur des Stones, dénonçant une justice disproportionnée, signe que l'establishment britannique commençait, malgré lui, à se fissurer face à la nouvelle culture rock.
Sympathy for the Devil filmé par Godard
Été 1968. Le réalisateur français Jean-Luc Godard, alors en pleine effervescence post-Mai 68, débarque à Londres pour tourner son tout premier film en Angleterre. Il choisit de s'installer aux studios Olympic, où les Stones sont justement en train d'enregistrer un nouveau morceau pour leur album Beggars Banquet. Godard filme, en longs plans-séquences ininterrompus, la totalité du processus de création de « Sympathy for the Devil » : le titre naît sous ses yeux d'une balade folk assez plate et laborieuse, avant de se métamorphoser, prise après prise, en un samba percutant porté par les congas, celui que tout le monde connaît aujourd'hui.
Le film, sorti sous le titre One Plus One en Europe puis renommé Sympathy for the Devil pour sa sortie britannique, alterne ces scènes de studio avec des séquences plus expérimentales et politiques, dans le style si particulier de Godard à cette époque. Le résultat a divisé la critique, mais les images du groupe en train de littéralement inventer l'un de ses titres les plus emblématiques, note après note, restent aujourd'hui un document unique sur la manière dont naît une chanson devenue culte.
Brian Jones, le fondateur oublié
Si l'histoire des Stones est aujourd'hui largement racontée à travers le duo Jagger/Richards, il ne faut pas oublier que c'est Brian Jones qui a porté le groupe à bout de bras à ses débuts, apportant une inventivité instrumentale rare : guitare slide, sitar indien sur Paint It Black, flûte, dulcimer, marimba… Peu de musiciens de rock anglais de l'époque maîtrisaient autant d'instruments différents.
Mais au fil des années, la prise de pouvoir créative de Jagger et Richards, conjuguée à des problèmes de drogue et d'alcool de plus en plus lourds, isolent progressivement Brian Jones au sein de son propre groupe. Le 8 juin 1969, il est officiellement évincé des Rolling Stones. Moins d'un mois plus tard, dans la nuit du 2 au 3 juillet 1969, il est retrouvé noyé dans la piscine de sa propriété, à l'âge de 27 ans, rejoignant malgré lui le tristement célèbre « club des 27 » aux côtés de Jimi Hendrix, Janis Joplin ou plus tard Kurt Cobain.
Altamont, la fin brutale d'une décennie
Cinq mois après la mort de Brian Jones, les Stones tentent d'organiser un concert gratuit en Californie, pensé comme l'équivalent côte ouest de Woodstock, survenu quatre mois plus tôt. Le lieu n'est arrêté que deux jours avant l'événement : ce sera le circuit automobile d'Altamont Speedway. Pour assurer la sécurité, le groupe fait appel aux Hells Angels locaux, en échange de l'équivalent de 500 dollars de bière. Une décision qui s'avérera catastrophique.
Le 6 décembre 1969, devant environ 300 000 personnes, la tension monte tout au long de la journée entre les bikers, armés de queues de billard, et un public en partie sous l'emprise de drogues et d'alcool. Pendant que les Stones jouent « Sympathy for the Devil » puis « Under My Thumb », un jeune spectateur de 18 ans, Meredith Hunter, sort une arme après avoir été bousculé. Il est aussitôt poignardé à mort par un membre des Hells Angels, à une vingtaine de mètres à peine de la scène où Mick Jagger continue de chanter, sans savoir ce qui vient de se produire. Trois autres personnes meurent accidentellement ce jour-là. La scène, filmée par les frères Maysles, est immortalisée dans le documentaire Gimme Shelter, et Altamont reste aujourd'hui considéré par beaucoup comme le symbole de la fin brutale de l'insouciance des années 60.
L'exil fiscal sur la Côte d'Azur
Au printemps 1971, menacés par une tranche d'imposition britannique qui grimpe jusqu'à 93 % sur les hauts revenus, les Stones quittent précipitamment le Royaume-Uni avant la date limite du 5 avril, sous peine de voir leurs biens saisis par le fisc. Keith Richards pose ses valises à la Villa Nellcôte, une bâtisse de seize pièces sur le front de mer de Villefranche-sur-Mer, non loin de Nice, tandis que le reste du groupe s'installe dans les environs. Un détail glaçant plane sur la villa : elle aurait servi de quartier général à la Gestapo pendant l'Occupation, et certaines bouches de chauffage au sol portent encore des croix gammées dorées.
Faute de studio disponible, le groupe fait venir son camion-studio mobile et installe l'enregistrement dans le sous-sol humide de la villa. C'est là, entre fêtes improvisées, allées et venues incessantes et trafic d'héroïne qui transiterait par la maison chaque semaine, que naît Exile on Main St., considéré aujourd'hui comme l'un des meilleurs albums du groupe, voire du rock tout court. L'ambiance y est si chaotique qu'un jour de septembre 1971, des dealers marseillais à qui Keith Richards devait de l'argent repartent en plein jour avec neuf de ses guitares, le saxophone de Bobby Keys et la basse de Bill Wyman, sous le nez des occupants de la maison, absorbés devant la télévision. La French Riviera, refuge fiscal improbable, restera ainsi à jamais associée à l'un des chapitres les plus rock'n'roll de l'histoire du groupe.
Charlie Watts, 58 ans derrière les fûts, et la suite
Malgré ce début de décennie 70 traumatisant, les Stones ne se sont jamais arrêtés. Le batteur Charlie Watts, connu pour son jeu sobre et son flegme légendaire, tient la baguette sans interruption de 1963 jusqu'à sa mort en août 2021, à l'âge de 80 ans, soit 58 années de fidélité à un seul groupe. Quelques mois avant sa disparition, empêché de tourner après une opération chirurgicale, il désigne lui-même son remplaçant pour la tournée américaine : Steve Jordan, un batteur qui collabore avec Keith Richards depuis les années 80. « Charlie nous a dit : Steve Jordan est votre homme », racontera plus tard Keith Richards. Une bénédiction qui allait s'avérer définitive.
En octobre 2023, le groupe sort Hackney Diamonds, son premier album de titres originaux depuis dix-huit ans, avec Steve Jordan à la batterie sur la majorité des titres, et deux morceaux enregistrés avec Charlie Watts avant sa mort. Mick Jagger a alors 80 ans, Keith Richards 79, et Ronnie Wood, le petit dernier du groupe arrivé en 1975, 76 ans. De quoi valoir aux Stones la particularité assez cocasse d'avoir vu leur tournée américaine sponsorisée par l'AARP, l'association américaine dédiée aux plus de 50 ans. Keith Richards, jamais avare d'une bonne blague, a même confié en plaisantant qu'il ne serait pas contre l'idée de jouer jusqu'à 100 ans.
Un mot pour finir
Ce qui me fascine le plus dans l'histoire des Rolling Stones, ce n'est pas tant la longévité en elle-même que tout ce qu'elle a traversé pour durer : la perte de son fondateur, une tragédie qui a marqué toute une génération, la mort de son batteur historique après près de six décennies, et pourtant, le groupe continue d'enregistrer, de tourner, et de remplir des stades entiers. Peu d'aventures artistiques peuvent se targuer d'une telle constance dans l'adversité. La prochaine fois que vous entendrez le riff de Satisfaction ou de Brown Sugar, pensez à cette petite annonce publiée dans une revue londonienne en 1962, et à tout le chemin parcouru depuis.